« Repose-toi sur moi » de Serge JONCOUR

reste-pres-de-moi Quatrième de couverture : Aurore est une styliste reconnue et Ludovic un agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils n’ont rien en commun si ce n’est un curieux problème : des corbeaux ont élu domicile dans la cour de leur immeuble parisien. Elle en a une peur bleue, alors que son inflammable voisin saurait, lui, comment s’en débarrasser. Pour cette jeune femme, qui tout à la fois l’intimide et le rebute, il va les tuer. Ce premier pas les conduira sur un chemin périlleux qui, de la complicité à l’égarement amoureux, les éloignera peu à peu de leur raisonnable quotidien. Dans ce grand roman de l’amour et du désordre, Serge Joncour porte loin son regard : en faisant entrer en collision le monde contemporain et l’univers intime, il met en scène nos aspirations contraires, la ville et la campagne, la solidarité et l’égoïsme, dans un contexte de dérèglement général de la société où, finalement, aimer semble être la dernière façon de résister. Aurore est styliste et mère de famille. Ludovic est un ancien agriculteur reconverti dans le recouvrement de dettes. Ils partagent la cour de leur immeuble parisien et se rencontrent car des corbeaux s’y sont installés. Leurs divergences pour régler ce problème les mènent à l’affrontement mais ils finissent par apprendre à se connaître.

— Chronique —

« Repose – toi sur moi » est une histoire d’amour, de passion mais aussi celle de deux êtres esseulés, profondément ancrés dans une routine quotidienne qui peu à peu les essouffle. Une histoire de  deux tranches de vie, de deux personnages distincts que tout oppose, l’un « bobo » parisien, travaillant dans la mode et le luxe, l’autre campagnard, ancien agriculteur et rugbyman reconverti dans le recouvrement. Un roman contemporain qui cache une histoire passionnelle et passionnante.

Ludovic est un agent de recouvrement pour une boite privée. Chaque jour, il se lève pour aller toquer chez ceux qui doivent de l’argent à autrui, et chaque jour qui passe ce travail est de plus en plus difficile. Cet ancien agriculteur a laissé derrière lui sa famille et une ferme qu’il aurait du hériter pour vivre à Paris dans un petit studio. Aurore est une styliste parisienne ayant sa propre entreprise, seulement tout va de mal en pis, les dettes s’accumulent et l’associé joue les absents, elle n’ose en parler à personne, pas même à ce mari américain à qui tout réussi, souvent absent et qui s’éloigne depuis maintenant trop longtemps. Ils sont tous les deux enfermés dans une solitude profonde. Alors qu’ils ne se calculaient pas jusqu’à présent, Aurore se méfiant de cet impressionnant gaillard à l’air patibulaire et Ludovic  se moquant de cette bourgeoise coincée toujours tirée à quatre épingles, une histoire de corbeaux va les réunir et les rapprocher, de là découlera des situations qui les dépasseront complètement.

Vous allez me dire, une énième histoire d’amour entre deux personnages complètement opposés qui n’auraient pas du se rencontrer, et bien réduire cet à ouvrage à ça serait une erreur. Serge Joncour dépeint à travers cette histoire passionnelle un portrait d’une société complètement égarée et égoïste, des manigances diaboliques pour obtenir ce qu’on souhaite aux menaces pour y parvenir. C’est assez écœurant par certains côtés et pourtant très réaliste, la société parisienne, la bourgeoisie, tout ce qui pourrait faire rêver cache aussi de bien sombres aspects, reflet probable d’une société à plus grande échelle.

Grâce à ces deux personnages, il évoque aussi des tranches de vie bien distinctes, celle d’une bourgeoise parisienne qui ne manque pas de confort, ayant un mari qui gagne bien sa vie, deux enfants, une nounou à domicile, épanouit dans sa vie professionnelle, et pourtant cela en devient impersonnel, individualiste, voire robotique, cela manque de liens réelles, tout est très socialisé, comment ne pas finir par se sentir seule ? De l’autre, celle campagnarde, des individus vivant souvent en famille proche, partageant  des activités communes, où les non dits et faux semblants s’accumulent, personne ne souhaitant accepter une réalité autre que celle qui les arrange, les œillères bien fermées, c’est plutôt fuyant, en retrait, mais aussi très terrien.

L’auteur dresse donc deux portraits, celui d’un homme et celui d’une femme, vivant tout deux dans la capitale, chacun de part et d’autre d’une cour arborée, semblant de nature parisienne, le premier dans l’escalier C, celui insalubre qui réunit son lot de studios minuscules, la seconde dans l’escalier A, élégant, celui qui regroupe de grands appartements et dupleix aux moulures travaillées. La seule chose qui les réunit, ce sont leur solitude, profonde et inquisitrice, qui peu à peu les étouffe dans leur vie bien trop raisonnable.

Ludovic a du laisser la ferme familiale aux mains de sa sœur et de son mari, une terre de cœur qu’il peine à accepter d’avoir perdu à jamais, c’est pourquoi il a accepté un poste de chasseur de dettes sur Paris, pensant certainement que les kilomètres expliqueraient sa fuite de la ferme. Depuis, il vit seul à Paris, sans ami, sans famille, et se sent exclu par ses parisiens dont les codes citadins sont bien éloignés de ceux campagnards. Son métier ne le satisfait pas, ayant toujours cette impression de blesser davantage les gens, se sentant sali après chacune des visites. Ludovic par sa carrure a un côté menaçant mais aussi très protecteur. Sur le fond, c’est un homme généreux qui n’hésite pas à aider ses voisins et à rendre service ou à secourir son prochain. Ludovic voit et comprend tout, c’est un homme très intelligent, et son rapprochement avec Aurore va bouleverser bien des choses.

« Il coupa net sa phrase, préoccupé par la peur de trop en dire, de se livrer. Ce qu’il ressentait pour elle, il le gardait, il n’avouerait rien de cette envie qu’il avait de l’entourer, de l’embrasser, ni de son odeur qu’il avait en permanence en tête, ce parfum qui lui revenait par intermittence, qui le visitait quand elle n’était pas là. Il n’est pas explicable ce besoin qui vient parfois de sentir l’autre, ne serait-ce que son parfum, ce désir de l’avoir tout près, de le respirer. »

Aurore, elle, a a priori tout en apparence ; une famille, un mari, deux enfants, un métier qu’elle affectionne. Pourtant la solitude la ronge tout autant, sa vie de couple se résume à de fugaces baisers, un mari absent, des enfants distants qui se perdent dans une certaine ingratitude. Il y a aussi son entreprise qui bat de l’aile où les ennuis s’accumulent,  ces corbeaux menaçants et effrayants qui occupent la cour qu’elle traverse chaque matin et chaque soir qui la rende malade de peur. Personne pour qui en parler, personne qui ne comprend. Aurore est bridée par sa vie familiale, par sa vie professionnelle qui lui file entre les doigts, elle semble bien sous tout rapport, la parfaite bourgeoise parisienne, pourtant sa relation avec Ludovic va la surprendre et pimenter une vie jusqu’à présent bien trop sage.

« Aurore s’assit difficilement, ses courbatures se réveillaient, le froid la gagnait. Elle sortit son téléphone de la poche de son manteau, et là elle vit qu’elle avait un nouveau message. Richard avait appelé, il y a cinq minutes, pendant qu’elle avait le corps collé contre cet homme. Ce message elle l‘écouterait plus tard. Elle était bien ici, malgré la fièvre, malgré la peur, malgré ces ombres qui planaient, ici au moins elle se sentait farouchement vivante, son cœur lui pulsait le sang jusque dans la moindre fibre de ses muscles, tout son être était martelé par le désir et par la fièvre. Dans la pénombre elle devinait Ludovic assis sur le bord de son lit, statue blessée, à voir cet être fort mais fragilisé,, indestructible mais atteint, elle le trouva encore plus émouvant, encore plus beau, au-delà de la fièvre et de la peur elle était grisée par le désir irrationnel de le posséder. qu‘ils se possèdent mutuellement, de constituer avec lui cette entité inédite où il est si intense de se serrer,(…) »

Il se passe vraiment quelque chose de spécial quand on lit les mots de l’auteur, c’est d’une fluidité incroyable, c’est bien écrit, très beau, intense mais aussi intelligent et plein d’esprit. L’auteur a pris le parti d’osciller entre les points de vue de ces deux personnages, et il le fait très bien, on ressent nettement la différence d’esprit, la différence sociale et de vie des deux personnages. Cet aspect dynamise le récit, on ressent pleinement les émotions de l’un et l’autre des personnages, leurs doutes, leurs peurs, leurs passion… Si j’ai un reproche à faire à ce roman, c’est peut-être qu’il s’essouffle vers la fin, s’embarquant dans des choses moins réalistes, un peu mélodramatiques, pourtant la conclusion du roman est très bien faite, et finalement ce temps mort ne nuit en rien à la qualité de l’ensemble.

En bref, un roman qui m’a bluffée, je ne m’attendais pas à ça du tout et ce fut plutôt une très bonne surprise. Partir d’une histoire aussi banale pour nous en dire tellement plus… Serge Joncour prône l’amour avant tout dans son roman, un sentiment universel qui ne prévient jamais de sa venue et qui peut, sans forcément avec facilités, réveiller deux êtres endormis par leur vie respective.

Je remercie vivement Babelio pour sa masse critique privilégiée qui m’aurait fait découvrir un talentueux auteur.

capture_decran_2013-11-14_a_18.15.36flammarion

Publicités
Cet article, publié dans Chroniques, Roman contemporain, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour « Repose-toi sur moi » de Serge JONCOUR

  1. Emmanuel dit :

    J’avais lu U.V. de cet auteur et ça m’a laissé un très bon souvenir ! A lire en tout cas, et ton avis sur celui-ci me pousse à me pencher dessus 😉

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s