« Ma fille voulait mettre son doigt dans le nez des autres » de Maxime GILLIO

Quatrième de couverture :  » Je vois Gabrielle, ma fille, m’observer de son regard indéchiffrable. Pourquoi ce livre ? Après tout, c’est notre passé, sa vie, mes sentiments. Il concerne qu’elle et moi, pourquoi l’exposer aux yeux de tous ? Parce que nous en avons besoin. Parce que nous devons guérir de cet amour contrarié et nous retrouver.
Je n’écris pas un livre sur l’autisme, encore moins un guide ou un mode d’emploi, j’offre les souvenirs que je nous ai volés. L’histoire banale d’un père et d’une fille. » 

 

 

— Chronique —

Quand « Asperger mon amour » devient « Gillio en quête d’amour filial »

« Tout ce que je sais avec certitude, c’est que sa souffrance est croissante, et qu’avec son mal-être se manifestant avec toujours plus de violence, ce sont des années de souvenirs enfouis qui me submergent, de peurs refoulées, de frustrations tues pendant trop longtemps, de témoignages d’amour que nous n’avons pu échanger, de choses qui n’ont jamais été et ne seront jamais. » p.11

Aujourd’hui, je n’ai pas envie d’écrire une chronique comme je le ferai en temps normal. J’ai plutôt envie de t’écrire, Maxime, de te dire ce qui m’a plu (alors là il y a matière à réflexions, la chronique risque d’être longue…), ce qui m’a déplu (pas grand chose en fait, punaise c’était trop court !), les émotions engendrées avec ces mots arrachés à ton cœur de père, bref te dire ce que j’ai pensé de ton « récit ».

On l’a bien compris sous ta grande taille et ton humour caustique se cache un grand cœur, et plus encore un père qui aime profondément sa fille, un père en quête éternelle des signes de l’amour de cette petite fille insouciante devenue adolescente… De toi, je ne connaissais qu’Orcus Morigan, une de tes identités (face ?) cachées avec laquelle tu as écrit Manhattan Carnage, on y retrouvait indéniablement ton humour noir, ton cynisme et ton côté loufoque et un peu fou. Il faut dire aussi que j’entends beaucoup parler de toi, entre Louve des Victimes de Louve et un K à part, ces deux là ne cessent de nous casser les oreilles avec leur Gillio par ci, leur Gillio par là. Je leur fais totalement confiance pour penser qu’ils ont probablement raison de le faire, c’est d’ailleurs pour ça que « Les disparus de l’A16 » a rejoint ma PAL. Bref, Maxime, tu sembles être un auteur issu du roman noir et qui pourtant se révèle peu à peu dans bien d’autres genres, je pense, entre autre et avec un certain étonnement à tes collaborations avec Sophie Jomain, ce n’est certainement pas là que je t’aurai attendu… Alors forcément, avec ce titre-ci, je t’y attendais encore moins, vraiment, je ne connaissais pas cette parcelle d’intimité que tu as généreusement partagé pour notre plus grand plaisir.

« Ce qui nous fait le plus mal, les moments où notre cœur se serre à nous étouffer, c’est quand tu nous demandes quand tu ne sera plus autiste. » p.15

Enfin, revenons à nos moutons (aux tiens du moins…). Dans « Ma fille voulait mettre son doigt dans le nez des autres », tu te livres, un véritable récit autobiographique fait d’expériences, de ressentis, d’émotions personnels. Un ensemble de mots écrits à la volée, à l’instinct, sur une page Facebook pour tenter de communiquer davantage avec cette petite fille, Gabrielle qui, « coincée » dans sa bulle d’autiste, s’est érigée une armure inviolable qui semble pourtant disparaître, s’atténuer du moins, sur les réseaux sociaux. Tu doutes de ce procédé semble t-il un peu impudique, oui ça l’est évidemment, mais pourquoi douter de quelque chose qui peut te permettre de dire tout ce que tu souhaites à cette petite fille devenue grande et presque inaccessible ? Pourquoi te jetterions – nous la pierre d’avoir voulu par tous les moyens l’atteindre pour lui dire les choses avec honnêteté, humour et parfois même avec crudité et franc parler ?

« En ouvrant à tous le livre de notre vie, j’avais conscience – j’espérais – que ma fille trouverait ces billets, les lirait et qu’elle comprendrait à quel point sa sœur, son frère et elle sont tout pour moi. Ma base, mon essence, mes fondations. » p.12

Tu nous offres surtout un témoignage poignant, déstabilisant, sensible, drôle, et très humain surtout, mais jamais larmoyant, jamais tu ne sombres dans le pathos, jamais tu ne te plains, jamais tu n’enjolives la chose, jamais tu ne joues la carte du drame, bien au contraire, c’est généreux, et ça sonne simple et juste suffisamment pour résonner en nous de manière subtile et délicate. Une bien belle façon de lui transmettre ton amour et de nous informer avec tendresse sur ce handicap si peu connu. Même si on devine bien sûr que c’est loin d’être simple de vivre chaque jour auprès d’une autiste, ça on l’a bien compris, un véritable défi quotidien, épuisant, démoralisant, difficile, parfois empreint de solitude.

« Oui tu es autiste ET allergique. Tu ne serais pas un peu chiante, des fois ? » p.14

Normalité, différence, évidemment que ton autiste ne rentre pas dans le moule, c’est « chiant » comme tu dis, je comprends.  En même temps, n’est-ce pas la société qui n’est pas adaptée à eux plutôt qu’eux adaptés à elle. La question se pose. Même s’il y a des réactions inconcevables, des colères ingérables, des phobies indomptables (punaise, le coup des ventilateurs ou de la Polo blanche, je n’y aurais jamais pensé…), ça fait beaucoup de choses « chiantes ». Tu parles avec une certaine rancœur des déconvenues face un système loin d’être préparé à l’accueil de cette pathologie psychologique (?) qui compte quand même 650000 cas en France, tu es en droit d’attendre de l’aide, merde depuis quand être différent signifie être parqué, cloisonné, pestiféré ? Pire encore quand tu nous racontes une expérience d’une ancienne élève face à un professionnel :

« Une ancienne élève à moi a eu un garçon, diagnostiqué autiste. Le pédopsychiatre qu’ils ont consulté à eu l’obscénité de lui dire que si son fils était handicapé, c’était certainement parce qu’elle était française, alors que le père de l’enfant était d’origine marocaine. Cherchez l’erreur. » p.38

Quand la connerie humaine (désolée pour la grossièreté) vient vous (et nous) achever, comment oser avoir (penser) de tels propos. J’imagine la colère, le sang qui bouillonne sous la peau, les envies de meurtre qui font surface, j’imagine que ça n’a pas dû te surprendre tant que ça et peut-être même as-tu eu des expériences similaires… C’est navrant et cela m’a littéralement estomaqué ! Il ne faut pas s’étonner que tu en deviennes cynique (et qu’est ce que ça doit fait du bien de rabattre le caquet à ces gourdes et gourdots qui ont souvent les bons mots pour plaire).

« (…) une convive me demande si j’ai des enfants. Quand je lui réponds que j’en ai trois, elle me taquine :
– C’est bien pour les impôts ça fait quatre parts.
– Non, avec l’handicapé ça fait quatre parts et demie.
J’ai vu avec délectation son sourire se figer, et n’ai rien fait pour dissiper sa gêne. » p.94

Tu parles aussi des bonnes choses, parce qu’il y en a évidemment ! Quand ta fille a une attitude qui rentre dans une certaine « normalité », tout est plus exacerbé, tes sentiments, tes émotions et on le ressent assez vivement, on se le prend en pleine figure d’ailleurs, un grand gaillard comme toi qui paraît être pince-sans-rire, à priori, ému aux larmes pour un sourire, un « tu me manques », c’est beau, très beau d’assumer ce trop-plein d’émotions, cet excès lacrymal qui vient titiller tes yeux, ce cœur qui pulse plus que de raison.

« Quand une étincelle somme toute anodine fait exploser la cocotte-minute que je peux être, crois-moi je suis loin d’être le meilleur papa du monde. » p.99

Tu es un père et c’est ça qui compte, un père n’est pas que compatissant, un père n’est pas que sourire, un père c’est un être humain qui s’exprime, l’humanité n’est jamais plus belle que dans ces émotions exacerbées, l’amour, la colère, évidemment que tu n’es pas le meilleur papa du monde, personne ne l’est sauf peut-être pour son propre enfant… Quand le paon parade de fierté d’avoir pu être le papa de sa fille, un protecteur, l’être le plus fort de la Terre entière, ce n’en est que plus touchant. C’est bien que tu précises « un peu » car point de honte à avoir, je comprends cette réaction, elle est humaine, elle est saine, elle est normale.

« J’ai un peu honte dix ans après, mais ce souvenir n’est pas que douloureux. Si mon cœur de père saigne toujours devant tes larmes et ta solitude, à ce moment précis, j’ai été ton sauveur, ton chevalier, ton papa pourfendeur de cauchemars et de vilains monstre au volant de polos blanches. J’ai botté les fesses à tes angoisses, et c’est contre moi et moi seul que tu t’es réfugiée, que tu t’es abandonnée, mon petit bout de gonzesse potelée, ma petite princesse péteuse. » p.26 

Quant à ton style Maxime, c’est un vrai plaisir à la lecture. Tu écris tellement bien les choses, que j’ai customisé mon livre de post-it colorés, mon roman n’en est plus vraiment un, on dirait presque un sapin de Noël ! Je voulais relever ces phrases voire ces paragraphes qui me parlaient et agrémenter cette « chronique » de citations (si je m’étais écoutée, j’aurai copié-collé ton récit dans son intégralité ou presque). Avec toi, on ne peut pas dire que l’on s’ennuie non vraiment, mais toi non plus tu ne dois pas t’ennuyer avec Gaby. C’est bien de prendre les choses avec humour et dérision, tu l’assumes et j’admire cet aspect de ta personnalité, tu le maîtrises sans aucun problème, en revanche c’est nettement plus difficile de mettre des « mots sur des maux » (petit clin d’œil à ta nouvelle au passage) et tu le fais parfaitement. Et là, c’est vraiment génial parce qu’on gobe, on s’imprègne, on apprend aussi beaucoup.

« Vous connaissez les adolescents, aviez – vous entendu parles des autistes ? Bienvenue dans l’univers angoissant des adotistes, un monde qui ne laisse pas les parents indemnes… » p.88

Quand on te dit « autiste », tout comme tu le dis si bien au début du roman, on pense au personnage interprété par Dustin Hoffman dans Rain Man, on a donc cette image d’être humain très intelligent dans l’esprit et un peu plus gauche dans son corps, finalement être autiste c’est surtout être dans une bulle peu accessible aux autres, une problématique dans les interactions sociales. Le monde tourne autrement pour eux alors les actes, les mots ont donc des significations tout autre aussi. Voilà ce que j’ai compris, tes écrits sont à la fois tendres et pédagogiques pour nous, tiers, intrus, un peu voyeur dans cette relation qui n’appartient qu’à vous deux, mais quelle relation ! Tu transpires l’amour pour ta fille et rien que pour cela je salue ton courage du partage, ton courage dans chaque journée qui passe, ta détermination à faire en sorte que Gaby ait une vie la plus « normale » possible. C’est fascinant et difficile à la fois. A travers tes mots, Gaby prend une dimension tout autre, Gabrielle, un bien joli prénom pour une petite fille différente.

Tu nous parles d’elle, de ses réactions honteuses pour toi,  de sa solitude, sa douleur face au rejet des autres, ta douleur de ne pas savoir comment l’aider, le regard des autres chaque fois qu’elle aura des réactions, des paroles, des gestes inappropriés. Ces émotions à elles sont complexes, difficiles à cerner, comme tu dis elle rejette vos sollicitudes, vos bras ouverts pour l’aider. Finalement dans cette histoire, ce sont deux êtres qui souffrent, une petite fille incomprise, un père qui ne demande qu’à comprendre… D’ailleurs, Maxime en parlant de ta petite pissouze (surnom affectif chez moi ! ), tu es sûre que ta fille est autiste ou bien elle s’est simplement métamorphisée en cobra ? Franchement, comme tes amis, j’ai ri à ce passage, comment ne pas faire autrement, j’imagine ta consternation, ta honte mais quand même avoue que c’est drôle avec le recul !

« L’attaque sera foudroyante. D’une précision chirurgicale. Le prédateur qui ne laissera aucune chance à sa malheureuse proie. » p.56

Tu nous dis tout ou peut-être pas, en tous cas ça va loin, un défi chaque jour, des inquiétudes perpétuelles puissance dix, déjà qu’en tant que parent on signe pour être inquiet à vie, alors là, je n’imagine même pas l’angoisse croissante, les interrogations qui doivent te submerger toi et ta femme concernant l’avenir de Gabrielle. Je ne peux que vous souhaitez de continuer d’avoir le courage, la force de relever la tête et d’ouvrir vos épaules après chaque moment difficile, chaque fois que le désespoir pointe le bout de son nez, elle en a besoin la petite Gaby, et vous certainement encore plus qu’elle.

 » Fasse que tu aies encore besoin de moi Gabrielle, parce que moi, j’ai besoin de toi, depuis que tu es arrivée, depuis le premier jour, depuis que tu m’as fait père ».

Je remercie Louve du forum Mort Sure et les éditions Pygmalion pour cet envoi et surtout merci à l’auteur Maxime Gillio et à Gabrielle pour ce partage très éloquent et très humain avant tout.

— Lu dans le cadre du challenge suivant —

juin 2017

franco10

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5 commentaires pour « Ma fille voulait mettre son doigt dans le nez des autres » de Maxime GILLIO

  1. froggy80 dit :

    Belle chronique qui donne envie de découvrir ce roman… Et le titre me fait tellement rire. C’est un sujet qui me touche personnellement puisque ma nièce de 5-6 ans vient de se faire diagnostiquer autiste.

  2. Ping : C’est l’heure du bilan ! | Songes d'une Walkyrie

  3. Fred K dit :

    Très belle chronique qui fait honneur au bouquin. Très bon parti-pris de t’adresser directement à l’auteur, ça fait écho à la démarche du récit. Bien vu. 😉

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