« Le dernier rêve de la raison » de Dmitri LIPSKEROV

Quatrième de couverture : « C’est un rêve, répondit l’homme-arbre. Un rêve de la raison. Le cerveau s’endort et il fait un dernier rêve… »

Ilya Ilyassov le Tatare est un vieux vendeur de poissons, mutique et solitaire. Il vit dans le souvenir de la belle Aïza, son unique amour, qui s’est jadis noyée sous ses yeux. Or par une nuit d’hiver, Ilya se transforme en silure, première d’une série de métamorphoses qui lui rendront brièvement sa bien-aimée… 
De son côté, l’inspecteur Sinitchkine est chargé d’enquêter sur la disparition d’Ilya. Mais il est bien plus préoccupé par ses cuisses qui enflent, enflent, enflent… comme si elles s’apprêtaient à enfanter.
Entre onirisme et farce grotesque, le destin croisé de ces deux hommes unis par un étrange lien magique fait surgir une ronde fantasque de multiples personnages, tantôt tragiques, tantôt cocasses, parfois les deux.


Une œuvre qui surfe entre le conte fantasmagorique et le roman contemporain philosophique dressant le portrait d’une société russe abîmée tout en apportant une réflexion profonde sur le sens de la vie et de l’amour…


Avant propos

Le moins que l’on puisse dire, c’est que Le dernier rêve de la raison est un roman original qui ne peut être classé dans une seule case. Si certaines choses peut rendre perplexe, l’auteur usant du burlesque et d’idées farfelues, pour le reste, le roman est porté par une écriture à la fois vive et posée, poétique et concise, on est vite porté par un melting pot de réflexions très actuelles sur la société russe, d’émotions à travers ses riches personnages ou d’imaginaire alambiqué qui se révèlent, au final, un ensemble de qualité.

Personnages farfelus et points de vue

Ilyassov, vieux poissonnier Tatare et amoureux des silures, un solitaire qui ne parle à personne et qui a perdu son seul et unique amour : Aïza qui s’est noyée sous ses yeux, et puis un jour il disparaît ne laissant dans son sillage qu’un silure massif et effrayant… Sinitchkine est capitaine dans la police, chargé d’enquêter sur un meurtre potentiel après la découverte d’un doigt, près de la décharge populaire et d’un étang douteux, il a les cuisses douloureuses par le frottement et puis un jour elles enflent, et donnent naissance à un très joli poisson exotique…
Évidemment le destin de l’un va s’entrecroiser avec l’autre et donné lieu à des situations rocambolesques, improbables tout en s’ancrant dans une réalité contemporaine.
Sans oublié des personnages secondaires qui viennent certainement sublimer les notions, idées, réflexions que l’auteur souhaite transmettre ou engendrer chez son lectorat à l’image de Mitrokhine et Mykine, deux amis d’armes, alcooliques notaires, pêcheurs intrépides et bagarreurs sans complexes.

L’auteur a joué sur deux axes de lecture de son œuvre, il y a donc beaucoup à en dire, difficile d’être concis quand d’un côté on vous propose une lecture contemporaine, peinture d’une russe appauvrie et aux valeurs perdues, où les idées philosophiques affluent sans forcément être soporifiques, au contraire c’est intéressant, intelligent et attachant quelque part.
De l’autre, un conte fantastico-fantasque où les idées folles s’accumulent, toujours plus imaginatif, toujours plus surprenant et atypique, l’ouvrage ne plaira pas forcément à tous par cet aspect, personnellement, j’affectionne les univers décalés, déjantés et originaux, cette lecture n’est pas comme les autres et c’est tant mieux !

Peinture d’une russe abîmée

Ainsi, la société populaire russe est décrite dans son jus, avec tous les problèmes récurrents à ce peuple ; l’alcoolisme des hommes mais aussi des femmes qui se perdent dans ces tord boyaux souvent très bon marché et aux qualités douteuses, la drogue qui sévit au sein de la jeunesse, à l’image de la fille de Mitrokhine, qui se retrouve dans des situations dépravées sans en avoir réellement conscience, les soucis financiers et la pauvreté où ceux qui peinent à boucler leur fin de mois se retrouvent parqués dans des quartiers populaires et sales, proche d’une décharge abandonnée et d’un trou d’eau servant de zone de pêche.

La violence récurrente aussi, les bagarres nés d’un excès d’alcool ou d’une pulsion incontrôlée, les actes physiques à la limite de la torture et d’une jouissance pour celui qui les commet, à l’image de Petrov avec les pigeons,  ou encore les agressions verbales. La femme échappent rarement à ces derniers, la russe n’a pas forcément une position enviable, toujours soumise à l’homme, et ce malgré sa position sociale… Tout un peuple donc qui dérive peu à peu dans une dépression chronique.

Les valeurs ancestrales aussi perdues ou empoisonnées au profit d’une réalité contemporaine peu élogieuse, à l’image du guerrier ou de l’homme – arbre, la sagesse n’est plus et la guerre réduite à un échange de feu dont on ne sait même plus s’il attend une cible ou non.

Le sexe semble également être un élément important, on note souvent son caractère graveleux et trivial, pas de grande place au romantisme ou à la sensualité, les scènes sont crues, rapides, expéditives, entre le vulgaire et le devoir conjugal. La chose masculine souvent un bout de chair, une rigidité dressée et soumise à des assimilations peu flatteuses et l’on oublie évidemment, le plaisir féminin qui n’est pourtant pas en reste si les hommes savaient l’entrapercevoir.

Des notions plus profondes encore

D’autres idées ne sont pas en reste, l’environnement, aquatique le plus souvent mais aussi terrestre, la décharge, les rues chargés sont tout autant de clins d’oeil à une problématique actuelle et réelle. L’auteur part aussi dans des idées philosophiques sur la valeur de la vie ou la notion d’amour qu’il soit marital ou filial, les couples sont nombreux, les enfants aussi avec toujours ces difficultés et ses bonheurs… De même, la mort et ce qui s’en suit est vivement évoqué, sans forcément apporté de solution, il pose la question, soumet ses personnages à cette réflexion et par là même son lectorat aussi.

Une dimension fantastique et fantasque

Je pense que l’auteur a voulu illuminer cette peinture un peu désastreuse par son côté comique et fantasmagorique, une façon de nous dire qu’il y a toujours du beau et de l’espoir dans le pire, en instillant une espèce de merveilleux même si fondamentalement cela reste tragique pour beaucoup des personnages. Jouer sur des situation cocasses, surréalistes et complètement barrées étaient certainement une façon d’apaiser et de contrebalancer le poids de cette dérive du peuple populaire russe et curieusement cela marche plutôt pas mal.

Accrochez – vous tout de même car l’imagination de l’auteur déborde, déborde, déborde ! Difficile d’atteindre ces limites tant cela part dans des dimensions imaginaires assez grotesques et souvent délirantes. Imaginez donc un homme qui se métamorphose en silure et autres animaux, qui retrouve sa bien aimée, noyée des années plus tôt, de manière très éphémère plusieurs fois (sort cruel !), des cuisses qui gonflent atteignant des dimensions incroyables pour donner naissances à, et bien à des choses assez bizarres, des bébés qui sortent de l’eau glacée, des corbeaux affamés, carnivores et vengeurs, etc…

Tout cela est dépeint de manière très poétique par l’auteur et son écriture, cela apporte une touche d’onirisme à l’ensemble, c’est finalement tellement bien raconté et écrit que l’on adhère à cet ouvrage farfelu mais riche, OVNI littéraire assumé pleinement et jusqu’au bout !

En résumé

En bref, un roman original et délirant, fantasque et fantastique, aux idées riches et contemporaines, aux valeurs et idées intéressantes, une œuvre complète et complexe qui se lit à deux niveaux tout en les liant intimement. C’est profond et intelligent, du grand art en somme !

Je remercie Babelio ainsi que les éditions Agullo pour cet envoi pour le moins original !

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