« Chéloïdes, Chronique punk » de Morgane CAUSSARIEU

 

 

Quatrième de couverture : Colombe est maquilleuse sur des pornos gay. Malik est punk, et vit dans la rue. Alcool, drogue et soirées destroy, tout semble les réunir, mais les jeunes gens ont chacun leurs démons. Commence alors une inévitable descente aux enfers.


Chéloïde, ou cicatrice chéloïdienne, est une forme de cicatrice résultant d’une excroissance du derme au niveau d’une blessure guérie. Elle est généralement accompagnée de fortes démangeaisons, voire de douleurs. La cicatrice chéloïdienne poursuivra indéfiniment sa croissance à la fois en épaississant, et en s’étendant. (source: wikipédia)

Après lecture du roman, cette définition prend tout son sens, Chéloïdes est certes une romance, mais une romance qui fait mal, qui chute jusqu’au point de rupture, irrévocable, une pure descente aux enfers pour chacun des personnages.


« On voulait dire aux poseurs que le punk, c’est pas que pogoter et boire des bières et se défoncer. C’est pas que se vider la bombe de laque sur la tête tous les matins. C’est aussi aller aux manifs, agir, les gars. »p. 137

Morgane Caussarieu, depuis le temps que j’en entends parler, j’avais très envie de découvrir cette auteure, son univers punk et son écriture que j’avais lu, douée pour retranscrire le style marginal, tout en étant riche, poétique, net, sans fioriture, juste et parfaitement adaptée. J’en avais surtout entendu parlé pour ses écrits sombres et horrifiques « Dans tes veines » ou encore « Je suis ton ombre » pour ne citer qu’eux, bref, cette auteure m’attirait. Il faut dire qu’elle présente un look qui se remarque, une allure qu’elle arbore avec beaucoup d’aisance, elle est plutôt canon la dame, joliment tatouée et percée, à mon sens autant la romancière que la personne ne doit pas laisser indifférent. Univers glauque et look punk, j’étais conquise avant d’en lire un seul mot. Chéloïdes se dévore, se lit sans aucune difficulté et pourtant le style est là, présent, imposant, fracassant, l’auteure nous happe et ne nous laisse certainement pas indemne. Vous êtes prévenus !

Colombe est une jeune femme de dix-neuf ans, déjà bien blasée de la vie et souffrant d’une peur de la solitude qu’elle éteint à coup de pastis et de bières dans des soirées qu’elle partage avec son ami Roman bien plus âgé qu’elle. Des saouleries qu’elle accumule, toujours plus, toujours plus profondes, pour oublier. Colombe, c’est aussi une maquilleuse professionnelle pour le cinéma, pour le moment elle se fait les mains sur des acteurs de pornos gay, savamment produits par son meilleur ami. Au final, un personnage un peu naïf, déprimé, Colombe a besoin que l’on s’occupe d’elle et est prête à tous les sacrifices pour ne pas être seule. Et puis, il y a ce petit truc qui va vite poser problème dans sa relation avec Maalik.

« Même si ça se passe pas cool, un rapport sexuel, ça dure combien de temps ? Trente minutes à tout casser, une heure ou deux si le mec est en forme… Et tous les combien ? Tous les deux, trois jours, si je m’en sors bien… En vrai, ce n’est pas la mort. Je peux endurer. Plutôt ça que d’être seule. Seule avec mes monstres en latex. Elles n’ont pas trop de conversation. »p.46

Maalik est un punk de vingt – six ans, un SDF qui vit dans la rue et passe des journées perché sur une statue à siroter des binouzes. Un homme qui prend la vie comme elle vient et surtout comme il l’entend. Maalik, c’est aussi un beau métissage aux yeux clairs, des pleurs inattendues, une passion dévorante, un tactile qui aime les rapports charnels, la fusion des corps et de l’esprit dans ses amours. Au final, un personnage excessif, passionné avec des convictions un peu extrêmes. Et puis, il y a cette petite chose qui va vite poser problème dans sa relation avec Colombe.

« Quand il bouge, Maalik est juste magnétique. Parce qu’il s’éclate, parce qu’il n’arbore pas la mine d’enterrement des vampires sous lexomil qui l’entourent. » p.39

Deux personnages qui viennent éclabousser les paillettes habituelles des romances plus ordinaires, pourtant on parle bien évidemment de romance ici. De deux personnages qui se rencontrent, s’attirent, même si Colombe y met son véto et Maalik est nettement plus pressé. La vitesse, c’est ça qui va conditionner leur relation, vitesse de mise en couple, vitesse de rapports, vitesse dans leur chute. Car comme toute romance, elle va démarrer de manière plutôt romantique avec toutefois ce fond quelque peu « malsain », cette perdition de soi à travers l’alcool et les soirées goth – punk où la musique vrille les tympans et emporte avec ses beats, boum boum, en symbiose avec le cœur, la tête, une transe où l’on se libère, plus d’attache, plus de société, plus d’obligations, ça coule à flot, ça transpire… Dans les gogues, on s’amasse, pour tirer son coup rapide ou pour se droguer, un petit cachet magique ou une poudre à sniffer et c’est reparti pour un tour sur le « dancefloor ». Une atmosphère bien particulière donc ce milieu underground, mais qui m’a bien plu ! Pas franchement des bases solides pour nos deux tourtereaux qui vont chacun vivre cette relation en marge l’un de l’autre, s’y perdre même, Colombe parce qu’elle cache certaines choses, qu’elle sacrifie une part d’elle-même, Maalik parce qu’il est aveugle, imposant et instable, ça va forcément se déchirer, se rabibocher et sombrer toujours plus profondément l’un avec l’autre.

Évidemment, il convient de garder à l’esprit que cette romance est bien éloignée du Harlequin et tutti quanti bien connus pour nous conter fleurette où tout est beau, gentil, où tous défauts se voient vite effacer, à nous les cœurs fleur bleue (et je sais ce que c’est, j’assume pleinement apprécier les romances du genre enfin pas toutes mais là n’est pas le débat…), ici les névroses psychologiques des personnages sont alimentées par l’alcool et la drogue, les excès, toujours plus, toujours plus loin. Alcool, sexe et soirées hardcore, pas de place au romantisme au sens propre du terme, ici c’est crade, cru, glauque, trivial, c’est franchement trash parfois, certains moments m’auront fait plisser le nez (les puces de lit, le stérilet, la blackroom…), mais sans jamais m’arrêter, embarquée que j’étais dans cette lecture (que mon homme qualifiera de « bizarre pour changer »…). Et jusqu’à la fin, jusqu’à ces derniers mots « pas encore », on est complètement pris pas cette histoire, cette relation tragique qui pourrait virer au drame, cette relation toxique où la violence, les excès, et la dépravation n’ont plus aucune limite. Les personnages se dézinguent l’un et l’autre, l’une par des relations douteuses, des mauvaises rencontres et surtout une certaine faiblesse psychologique, l’autre par sa passion amoureuse et ses névroses, tout, tout de suite, pas de limite, pas de négativité, qui vont virer au psychodrame.

Le style de l’auteur là aussi, il est de qualité, avec un vocabulaire très spécifique entre l’argot et le verlan qui m’a demandé certains efforts de compréhension, (et là tu comprends la nécessité d’apprendre à étudier le contexte d’un mot), on sent que l’auteure est très familière de tout ça, elle sait de quoi elle parle et la peinture peut-être interprétée selon deux sens ; comme une déchéance, entre sexe, alcool, drogue sans limite, mais aussi comme une forme de liberté, comme un gros f… à toutes ces commodités sociétales tout en assumant ses idéaux. Le regard de l’auteure sur ce monde marginal est très intéressant et instructif, on la sent sensible, décalée cela va de soi, mais surtout très humaine.

En bref, une œuvre à ne pas mettre entre toutes les mains, c’est une évidence, pourtant l’ouvrage mérite beaucoup d’attention parce qu’il est assez unique, qu’il est justement bien écrit, qu’il présente deux personnages aux antipodes des romances classiques, que l’univers underground dépeint est plutôt passionnant et que malgré toutes les horreurs qu’il contient, cela reste une romance avant tout ! Une auteure que je vais suivre, peut-être avec son dernier bébé « Rouge toxic » qui est a priori nettement moins sombre et glauque que celui-ci, un peu plus de légèreté (enfin tout est relatif avec Morgane Caussarieu) avant d’attaquer l’un des deux autres titres qui s’annonce bien plus horrifique et gore…

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5 commentaires pour « Chéloïdes, Chronique punk » de Morgane CAUSSARIEU

  1. Ping : Revue de presse de Chéloïdes | Les gentils vampires n'existent pas

  2. Distact dit :

    celui-là me fait franchement peur! je ne suis pas sûre de pouvoir lire un truc comme ça!

  3. Fred K dit :

    Excellente chronique !
    Pour « Rouge Toxic », tu peux y aller les yeux fermés (pas super pratique pour lire, cela dit). Le titre est plus axé ado, donc beaucoup moins trash que « Chéloïdes », mais il est d’excellente facture. 😉

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