« Dancers » de Jean-Philippe BLONDEL

Quatrième de couverture : “Moi, les seules choses qui me font vibrer, ce sont les mots et la danse. La danse, oui. C’est pour ça que je vais avoir du mal à laisser tomber l’option, si je dois changer de lycée. Parfois, quand je danse, je décolle. Au sens propre et au sens figuré. Je ne suis plus là. Il y a quelque chose qui me dépasse, qui me prend, qui m’élève – et parfois, cela me fait peur.”
Une fille et deux garçons. Un triangle amoureux. Anaïs, Adrien et Sanjeewa se croisent, s’aiment, se séparent puis se retrouvent. Mais au-delà des sentiments, ce qui les relie irrésistiblement est la passion de la danse, du hip-hop. Le battement des corps. Avec une énergie indomptable, le trio réinvente les lois de l’attraction dans la vie comme sur scène.


Petit ouvrage, grandes idées, Dancers n’échappe pas à cet adage en proposant à travers trois portraits adolescents, des réflexions qui leur appartiennent.


A savoir que cet ouvrage paraît aujourd’hui !

Adrien est le fis unique d’un couple de sourds muets. Un adolescent à qui tout semble réussir et qui semble avoir tout ce qu’il veut, peut-être un peu enfant gâté par des parents qui ne savent pas faire autrement pour gérer cette différence avec leur fils, cette colère qui le dévore dans l’ombre. Adrien ne sait finalement s’exprimer qu’à travers la danse, la seule chose qui le canalise, le recadre, tout en laissant une grande ouverture à la spontanéité, à l’expression de soi de la plus brute des façon, sans autre regard que de l’admiration pour son talent. On est loin des rires, des moqueries ou des insultes que peut subir le fils d’une famille différente, ici un couple de sourds muets, mais cela aurait pu tout aussi bien être un couple d’homosexuel parmi tant d’autres différences. La famille d’Adrien est à l’image de ces familles « hors norme » qui ne rentrent pas dans les rangs, des familles que l’on regarde un peu de travers pour une soit disante éthique non respectée et où malheureusement parfois les enfants souffrent. Ce qui est le cas d’Adrien, Adrien a toujours essayé de montrer que malgré des parents avec un handicap, il n’était pas plus « anormal » que les autres, toujours ce poids de se montrer un bon garçon, un bon fils, être gentil, souriant mais à l’intérieur, ça bouillonne, et en grandissant, ça éclate. Des bagarres, des violences, des actes irréparables, Adrien a besoin d’aide mais ne l’assume pas. Les mot s’étouffent dans sa bouche, là où les émotions transparaissent à travers  les mouvements de son corps, dans ses chorégraphies intenses où il donne tout ce qu’il est, tout ce qu’il a, où il se perd aussi un peu, oubliant sa propre vie, propulsé vers un ailleurs artistique où il se sent enfin chez lui.

Anaïs est une ancienne gymnaste de haut niveau à la carrière trop vite écourtée. Une enfance passée trop vite à s’entraîner, un jour une sélection en équipe de France junior, un talent pour le mouvement, carré, droit, propre, Anaïs a vécu des années dans la rigueur, sous la pression, dans la douleur sans véritable enfance ou adolescence et pourtant tout s’écroule lorsque l’entraîneur décide de ne pas la garder, à peine est – elle arrivée au plus haut niveau, des années de sacrifice, pour un « tu as du talent mais tu n’as pas l’étincelle des autres ». Une expérience qui va entraîner chez elle une scission psychologique, un mal être étouffé, une impression d’être jamais assez bonne pour sortir du lot, pour se remettre Anaïs décide de changer de lycée et opte pour la danse. Une autre façon de pouvoir bouger son corps, de s’exprimer, d’user de ces années entières d’entraînement et des expériences passées. Anaïs est le reflet de toutes ces jeunes filles qui ne sont pas sûres d’elles, qui ont fait des sacrifices de leur jeunesse, de ces filles que l’on qualifie de moyennes, pas assez exceptionnelles pour réussir, trop communes, de ces adolescents qui vivent sous la pression familiale d’une réussite qui les rend fière mais qui blesse aussi terriblement l’enfant. Malheureusement, les sacrifices ont parfois des conséquences et Anaïs le comprendra à ces dépends.

Sanjeewa est fils d’immigrés sri-lankais. Des parents qui ont quitté la violence de leur pays, un père professeur de français et une mère au foyer dans son pays d’enfance, aujourd’hui la famille vit dans un quartier populaire, dans un petit appartement, le père est devenu homme d’entretien, la mère dépressive n’aspire qu’à rentrer au pays, la petite sœur a toujours est née en France. Pour Sanjeewa, ce sont des souvenirs qui peu à peu s’effacent de sa mémoire, il a connu le Sri-lanka, a connu les us et coutumes des hommes de là – bas, des danses traditionnelles qui font sommeillent en lui et qu’il exprime dans un hip-hop maîtrisé et original. Le garçon est bien élevé, parle un français parfait, d’un autre niveau de langue que les adolescents qu’il côtoie, transpire le calme et la zénitude, il a un fort côté pragmatique et un sourire à tout épreuve qui ne s’efface jamais. Sanjeewa est un personnage sensé, intelligent, raisonné et raisonnable, une très belle personne qui ne s’abaisse pas face au regard raciste et xénophobe des autres, ceux qui le jugent parce qu’il vit modestement dans une citée, qui le jugent à sa couleur de peau, Sanjeewa passe bien au delà de tout ça. Il est à l’image de ces jeunes jugés régulièrement pour ceux qu’ils ne sont pas, à qui on ferme les portes sous prétexte de ne pas avoir la tête qui convient, suffisamment d’argent pour ça ou encore une réputation infondée, bref ce qui vivent dans le « délit de sale gueule ». Sanjeewa est certainement le personnage le plus attachant par son histoire mais aussi par son caractère, très posé pour son âge.

Ces trois personnages bien distincts vont se retrouver dans la danse, dans un lycée qui propose cette option, se lier, se délier, fusionner, s’aimer, se défaire mais pour mieux se retrouver, engendrer des relations amoureuses ballottées et des amitiés étonnantes. Tous trois proposent une chorégraphie de la vie, de l’adolescence, de l’amour, de l’amitié, faites d’expériences, de vie familiale, etc… Tout autant de choses qui régissent ces personnalités attachantes, humaines et fougueuses qui parleront certainement au public visé mais aussi potentiellement aux parents de ces jeunes contrariés chacun pour des raisons diverses, chacun dans leur individualité, qui ici arrive à se retrouver et à s’épanouir dans la danse, avec toujours au dessus de leur tête, cette liberté dévorante dont ils ne se passent plus, tant elle leur offre ce que leur vie leur a pris.

L’auteur jongle entre les trois points de vue ce qui ajoute plus de force à l’ensemble et donne plus à même aux lecteurs de s’attacher à l’un ou l’autre des personnages, féminin ou masculin, d’une vie moyenne ou plus aisée, d’une peau blanche ou colorée, ici on ne parodie pas, on ne stéréotype pas, c’est le regard des autres qui l’est et c’est certainement ce qui rend les choses encore plus intéressantes. L’auteur ne prend pas son lectorat pour des imbéciles, c’est intelligent, fouillé et réfléchi.

En bref, la danse demeure au cœur de ce roman qui vient surtout dresser le portrait de trois personnages adolescents individualisés et attachants, trois personnalités, trois histoires distinctes réunies par un amour démesuré pour la pratique de la danse et pour une multitude de réflexions sensibles et fortes à la fois. Belle lecture.

Je remercie sincèrement les éditions Actes Sud Junior pour ce nouvel envoi.

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