« Ueno Park » d’Antoine DOLE

Quatrième de couverture : « A la sortir de la gare, Ueno Park n’est qu’à quelques minutes. Un cerisier immense accueille les visiteurs. Un éclatement de douceur contre le paysage de béton froid. Vu d’ici, Tokyo n’est plus cette capitale immense qui mâche les corps et les recrache. Cette ville qui m’a tant fait peur ces derniers mois semble retenir son souffle. Tout au long du trajet qui m’a menée ici, j’ai la sensation d’avoir marché sur la pointe des pieds, en effleurant à peine le sol. A chaque pas, mon cœur sur le point de lâcher. »

Huit adolescents. Huit voix. Ils ne se connaissent pas mais ont en commun de rejeter les codes traditionnels de la société japonaise. Tous laissent entrevoir un furieux besoin d’imposer leur trace dans ce monde. A Ueno Park, ils vont se trouver réunis pour Hanami, le spectacle de l’éclosion des cerisiers.


Huit personnalités, huit révoltes adolescentes, huit « mœurs » controversés au Japon où souvent tout est rigide, linéaire et sans travers ! Succinct mais efficace.


A savoir que ce roman sort aujourd’hui !

La culture japonaise est bien connue pour être dans une espèce de perfection permanente qui ne déborde jamais ou très peu, les rues sont propres, la population, pourtant nombreuse, ne se marche jamais dessus, il y a un réel dynamisme, les hommes au travail, les femmes ont généralement ce rôle de femme d’intérieur qui s’occupe du mari et des enfants, mariées avant un certain âge sinon rapidement cataloguées de vieilles filles ou mal vues dans une société fortement normée, une sorte de fourmilière géante, efficace, mais aussi profondément bornée. Étonnamment, c’est dans cette société ultra rigide que certains laissent place à une fantaisie excessive (il n’y a qu’à regarder leurs jeux télévisés), à un look coloré et sexy (K-Pop et autre business) ou encore à des idées trash (plongez dans les mangas hentaï du genre Urotsukidoji…), certainement une façon d’exorciser une pression souvent trop intense. C’est dans ce contexte que l’auteur à puiser ses idées pour écrire Ueno Park, sans critiquer le pays, mais plutôt en soulevant ce que peut cacher cette image de perfection, l’auteur dresse huit portraits d’adolescents en marge d’une société qui en demande beaucoup et qui laisse peu de place à l’émancipation et aux « hors normes ».

L’auteur a voyagé au Japon et en garde un souvenir impérissable, il en parle d’ailleurs de manière concise et succincte dans un prologue. Il est vrai que le pays du Soleil levant à sa manière émerveille par une histoire traditionnelle passionnante, attise les papilles par des spécialités culinaires folles et délicieuses, tout une culture, une langue, une histoire qui ne demandent qu’à être connues. Je suis personnellement attirée par ce Japon là, un peu moins pour celui qui codifie et inhibe sa population au point d’avoir quelques ratés psychologiques. Le Japon, c’est aussi les sakuras, les fameux cerisiers en fleurs, magnifiques aux floraisons succinctes. Tous les ans, dans les parcs, est fêté Hanami, période au cours de laquelle les japonais et les touristes peuvent observer les jolies fleurs aux pétales roses pâles. Ici, l’histoire se passe à Ueno Park au cœur de Tokyo, capitale effervescente où huit jeunes gens se retrouvent à travers leur singularité. L’auteur pointe du doigt une jeunesse qui se cherche à travers huit personnages.

  • Ayumi est une jeune fille studieuse, première de la classe qui réalise un jour que ce n’est pas l’excellence qui rend heureux quand on est profondément seule. Après une période cloîtrée chez elle, elle décide de reprendre contact avec le monde extérieur en fêtant Hanami seule.

« Et je souris à ces vies que les fleurs de Hanami nous aident à célébrer. A ces vies qui nous manquent et que des vents contraires ont emporté trop tôt. A celles qui naissent, fleurissent et se dévoilent en plein soleil. A celles qui s’égarent et retrouvent leur chemin. Et à toutes celles, précieuses et pleines d’espoirs, qu’il nous reste encore à vivre. »

  • Sora est un jeune homme qui se sent profondément fille et en prend l’apparence au grand dam de ses parents qui jouent les aveugles, et subit chaque fois les moqueries et les regards haineux des uns et des autres intolérants.

« Je suis une fleur et je m’ouvre au regard de cette foule. Je me sens plus proche de moi que je ne l’ai jamais été. Dans ma vérité. »

  • Fuko est une jeune fille malade, atteinte de leucémie, se déplaçant en fauteuil roulant et que la vie épuise à petits feux. Elle vit ces derniers instants auprès d’une sœur aimante et pleine d’énergie !

« Tu m’as emmenée à l’endroit exact où nous ne mourons jamais. Celui des souvenirs. Au milieu des fleurs qui bercent les espoirs. »

  • Natsuki est une jeune fille qui joue de son sex appeal auprès des hommes d’âges mûrs pour gagner un peu d’argent, pas de sexe, juste de l’escorte, une oreille attentive et un profond dégoût pour ceux qui ont le monopole.

« Être une femme dans un monde d’homme. Une asphyxie lente te guette auquel il te faudra toute ta vie vie, être attentive. Pour ne pas devenir une ombre. Pour ne pas disparaître. »

  • Haruto est un jeune homme qui a perdu son père au cours d’un séisme. Aujourd’hui, il se retrouve à vivre dans l’ombre du père défunt pour faire plaisir à sa mère, en réalité il aspire à d’autres rêves.

« C’est ça mon rêve. Devenir musicien. Parcourir le monde. Rêver en grand. Vivre une vie que j’ai choisie. »

  • Daïsuké n’a pas fait d’étude et travaille dans une échoppe à pancakes et vit encore chez ses parents.

« Je suis celui qu’on ne voit pas, mais à qui l’on confie un sourire sur le chemin du parc. (…) C’est ma façon d’appartenir à cet endroit. Ma façon d’être utile aux autres. »

  • Aïri est une jeune fille névrosée qui attend patiemment l’arrivée de celui qu’elle aime sous un cerisier en fleurs.

« Les lettres de son prénom sont gravés dans ma chair. Je l’ai fait hier avec la pointe de mon compas. Makoto mon amour. Mon idole »

  • Nozomu est un jeune homme SDF qui a une famille qui l’attend quelque part, mais qu’il a préféré quitter pour des raisons financières.

« Nous ne somment les étrangers que d’un instant. Un instant de solitude, de peur, d’inconnu. Un sourire nous en délivre, une parole, un geste. Pour exister au creux de l’autre, se lier. »

Autant de personnalités, pour autant de réflexions sur l’individualité, ce qui fait ce que nous sommes, avec des questionnements sur la solitude, notre identité sexuelle, sur la vie, la maladie, la mort, mais aussi sur la place de la femme et de l’homme dans une société patriarcale, sur le regard des autres quand vous ne suivez pas une certaine linéarité, sur l’image de votre activité professionnelle, votre place dans une famille, et sur les échappées psychologiques destructrices, ces vies inventées par les adolescents pour échapper à leur quotidien, l’aspect financier au sein d’une famille, autant de thèmes qui touchent les adolescents japonais mais pas que. L’auteur décrit des personnalités bien marquées, avec toujours ce côté dramatique qui finit cependant toujours sur une note positive ou d’espoir. C’est plutôt bien fait, avec ce fil conducteur autour d’Hanami, ces tâches individuelles qui paraissent gangrener la société et qui finalement se révèlent plus lumineuses et porteuses d’ouverture d’esprit, d’acception et d’individualisation que tout autre chose. J’ai particulièrement apprécié la façon dont l’auteur finit son récit, la « boucle est bouclée ».

En bref, un roman qui narre huit tranches de vie de jeunes adolescents japonais en proie à des pressions qui les dépassent, à des codes sociétaires qui devraient les forger dans un moule et pourtant, ces huit jeunes nous ouvrent les yeux sur beaucoup de thématiques sensibles et sur une certaine liberté d’être ce que l’on est, le tout écrit avec une plume belle et sensible. Concis et efficace !

Je remercie les éditions Actes Sud Junior pour cet envoi et l’auteur Antoine Dole pour sa dédicace.

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2 commentaires pour « Ueno Park » d’Antoine DOLE

  1. tampopo24 dit :

    Deuxième critique je vois passer sur ce titre et ça me donne de plus en plus envie de le lire vu que j’aime beaucoup le Japon. La couverture me plaît tout particulièrement.

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